Archives des articles tagués Carlotta Ikeda

Opéra; Dijon / dans le cadre du festival Art Danse

Au début, quand la première danseuse s’est engagée en courant -contrairement à ce qu’entend le titre, on ne marche pas dans cette pièce, on court- cela dégage cette liberté fluide qu’apporte l’improvisation; et quand l’un sort, un autre rentre, et cela court toujours. Mais quand deux des danseurs, courant en rond à contresens l’une de l’autre, soudain s’esquivent en épaulant avec un naturel parfait, alors le regard se met à chercher tout ce qui est si finement composé qu’il en avait fini par échapper à l’observation. Alors note-t-on les changements incessants et précis de costumes, pourtant apparemment laissés sur de vagues squelettes de constructions de chaque côté de l’espace scénique. Interroge-t-on ces parcours largement en rond, mais pas seulement, et comme  organisant l’espace, et jusqu’à ce crissement du sol immaculé qui s’avère être du sel et qui rend sonore les chemins des danseurs. Tout a été calculé, conçu avec une extrême précision mais laisse l’impression d’une joyeuse dépense d’énergie. Cela va prendre la forme de rondes, de marches en file très lente, de duos. Cela invente toujours. La rigueur de construction pèse peu face à la générosité de l’engagement et c’est la musique, pourtant offrant une liberté dans sa composition qui finit par en paraître contraignante. Créée en 2015, mais peu vue, cette pièce éclaire remarquablement la recherche de liberté dans la rigueur que pousse la chorégraphe. Une réussite.

A noter,
Le sol tout à fait blanc et crissant est fait de sel. Il y en a deux tonnes. Apportée par la compagnie pour partie, cette matière singulière a été choisi pour le son que produisent les pas en écrasant les cristaux. Mais on se souvient que c’est aussi du sel qui tombe des cintres sur la danseuse de Utt (Ko Murobushi; Carlotta Ikeda; 1981). Et dans les deux usages, la blancheur singulière crée un effet irréel.

Une référence,
Drumming composé par Steve Reich en 197-1971 pose de redoutables difficultés au chorégraphes qui s’y aventurent ainsi Anne Teresa de Keersmaeker (1998), Jiri Kylian (Falling Angels; 1989) ou Brice Leroux (Drum solo; 2002). On remarquera d’ailleurs que s’ils s’aventurent dans la première partie (pour 4 bongos), ils hésitent devant l’œuvre complète, ne serait-ce que pour sa longueur (+/- 80 mn). Mais en plus, chef d’œuvre de la musique répétitive et, en tant que tel, complexe à compter et à interpréter, l’œuvre laisse aussi une réelle latitude d’interprétation car les durées des patterns qui la composent sont à l’appréciation des interprètes. Les danseurs de 9000 pas, habitués à un enregistrement ont eu quelques surprises de tempi et de durées quand la pièce à été donnée avec des musiciens « live »…

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Chorégraphies de Josef Nadj, Carlotta Ikeda, Robyn Orlin, Jérôme Thomas
Théâtre le Colisée, Biarritz; dans le cadre du festival Le Temps d’aimer

Sur le plateau un personnage assis jambes pliées et écartées, un masque blanc et neutre sur le visage. Gestuelle lente des bras, posture au sol, corps tanguant, reptation sur les fessiers. La danse de Mary Wigman garde une force de fascination justifiant pleinement sa réputation de sorcellerie.
Josef Nadj qui chorégraphie immédiatement ensuite s’est attaché à la figure de la sorcière plus qu’à ses maléfices. Coiffé d’une cloche, semblant s’enterrer tête dans le sol, se roulant au sol, Pedro Pauwels campe plus la victime que la sorcière. Une silhouette qui évoque celle d’un épouvantail rappelé au monde des vivants jusqu’à ce qu’il ôte sa tête de la cloche et n’apparaisse plus que comme un pauvre hère. La figure se déploie alors et quoi que la construction en deux parties du solo rompe un peu la cohérence, quelque chose de puissant se dégage de ce désespoir.
Carlotta Ikeda a emmené la sorcière chez les Kamis (les esprits japonais). Pedro Pauwels engoncé dans un très hiératique kimono se drape et se déploie, animé d’une pulsation interne qui le renverse et paraît le faire souffrir jusqu’au tremblement des pires sévices de l’âme.
Robyn Orlin reste fidèle à elle-même et à son style provocateur autant qu’informé. Pedro Pauwels est assis, en slip, se nettoyant avec une brosse à dent électrique dans un délire de nettoyage (petit rappel à ces scènes où les juifs furent contraints de nettoyer les pavés à la brosse à dent…). Interpelant le public, jouant des références très subtiles aux nazismes -et aux relations de la danse moderne avec le IIIème Reich- refaisant la sorcière de Wigman mais  chaussure sur la tête et en collants dentelles, la chorégraphe Sud-Africaine souligne aussi sa fascination pour magie de l’œuvre.
Jérôme Thomas conclue le parcours en invoquant le sort lui-même : un fin film plastique voletant autour du danseur, l’entourant et l’étouffant et l’entraînant avec lui.

A noter,
Le solo de la Sorcière –Hexetanz– (1914), pierre de touche de cette pièce, est la première création de Mary Wigman. Elle a été remontée à partir de la notation Laban grâce au travail de Raphaël Cottin. Ayant commencé le travail de reconstitution à partir du film, Pedro Pauwels en est revenu à la partition qui apportait une justesse de reconstitution sans équivalent. Bonne exemple de l’utilité de la notation sur tout autre forme de conservation du répertoire.

Une référence,
Sors se place dans  le droit fil de Cygn etc. (2000) relecture par 8 chorégraphee de la Mort du cygne (1907), puis de Spectre(s) créé en 2002 qui revisite Le Spectre de la rose (1911) de Fokine, cette fois par 5 hommes. Dans ces trois projets, le processus a été le même : un interprète qui demande à plusieurs chorégraphes de revisiter une pièce -un solo- référentiel de la danse. L’ensemble constitue un corpus exceptionnel et a priori unique de relation au patrimoine à partir du travail d’un interprète.

Maison de la culture du Japon, Paris

Utt est un solo composé en 1981 par Ko Murobushi avec et pour Carlotta Ikeda. A sa création, ce parcours d’une femme au long de la vie, a marqué comme un modèle de la puissance d’évocation -on oserait dire d’incarnation- qu’offre le butoh et la prestation de Carlotta Ikeda était sidérante. Construit en suite de tableaux très distincts, avec une scénographie symbolique puissante (les paravents blancs; le dais, la pluie de sel), ce solo suit le parcours d’une femme accouchant, bébé, petite fille, vieille, redevenant enfant… Rarement l’affinité du butoh avec tout ce qui meurt a été aussi sensible.
On mesure l’enjeu pour la jeune danseuse, Mai Ishiwata, endossant ce « soliloque sans parole »; la réussite n’en est que plus frappante.

A noter,
Evidemment, Mai Ishiwata. La performance de cette élève du Conservatoire Nationale de Danse de Paris est somptueuse. Il faut en mesurer la difficulté au regard de la différence avec Carlotta Ikeda en tant que créatrice du rôle. Et naturellement mesurer la dimension nouvelle acquise par cette œuvre avec la disparition de sa créatrice en 2014. Utt s’achève au son du Requiem de Fauré tandis que tombe une pluie de sel, ce qui ne peut qu’évoquer la mémoire de Carlotta Ikeda… Sacré challenge d’exister comme interprète dans ces conditions.

Une référence,
La référence, c’est Utt même. A la création, le solo dure quatre heures et il est rapporté à une heure pour répondre au habitude de spectacle européenne. On comprend par là combien ses créateurs voulaient faire de cette œuvre une introduction à l’univers du butoh tandis que Carlotta Ikeda s’installait en France.